Le temps des Syrie
Collaboration spéciale de BonBordDeLaPuck.
Chaque printemps, c’est pareil. C’est la grande orgie de Montréal. Elle a beau se parer de cordes à linge, paqueter ses terrasses, embourgeonner ses arbres, obturer ses nids-de-poule, regarnir ses parcs, Montréal s’offre dans son plus grand dénuement, amorçant une suave marche vers le climax de l’été, une délinquante décharge contre le froid, l’isolement, le silence. Chaque printemps, c’est pareil. C’est le mouvement contre le branloire pérenne du monde, le bruit contre l’assourdissante solitude de l’hiver. S’il est une chose que Montréal ne rate jamais, c’est bien son printemps.
Tout a commencé avec le déménagement des Nordiques
Y’en avait encore quelques-uns à s’obstiner sur le but d’Alain Côté quand on a appris que les Nordiques déménageaient. C’était en 1995, au temps de la grande déchirure. À cette époque, le Québec était encore divisé en deux grands groupes, les partisans de Canadien d’un bord, ceux des Nordiques de l’autre. En octobre, un grand référendum à l’échelle nationale a confirmé cette scission : le Québec était divisé. Ce fut une période de grande crise. Lucien Bouchard et Patrick E. Roy gagnaient leurs Stanley ailleurs, les partisans regardaient devant, le pied hésitant. Puis Koivu s’est pointé, et on a espéré un héros.
Quand le Québec pensait devenir Montréal, et que ce fut l’inverse
Il a fallu un grand deuil et plusieurs années d’errance, dans les bas fonds du classement et le maquis foireux de la constitution canadienne. Dans le désarroi, on a donné quelques coups d’épée dans l’eau, y allant de quelques signatures de joueurs autonomes dont l’échec fut retentissant : l’ADQ et Sergei Samsonov. Puis arriva 2005 et un premier mouvement étudiant. On s’est dit que le Québec était peut-être pas si déchiré, au fond. Et depuis, c’est une grande courtepointe que nous tissons, jour après jour. C’était Kovalev en 2008, unissant le Québec d’un lac à l’autre, le Québec à grandeur tapissé de drapeaux. C’était Halak en 2010 et les cris exaltés d’une province entière réunie derrière Canadien. Nous pensions faire couler l’île de Montréal à grands renforts d’exode rural, nous pensions oublier ce que nous avions aussi déjà été : un peuple et une culture, souverain sur des milliers de kilomètres de forêts et de lacs, emmaillé dans le flot entêté de son fleuve. Il y en avait un paquet pour espérer le retour des Nordiques, mais le temps d’un printemps, quand Ovechkin et Crosby ont passé à l’abattoir de la Flanelle, c’est un peu de tout le Québec qui y mettait du sien. Il semblait bien qu’à nouveau, nous ne faisions qu’un.
À nous la Catherine
L’idée d’un Québec uni s’est concrétisée le printemps dernier. Pendant que le Canada campait dans le gros Hummer à Harper, le Québec s’offrait une préretraite fédérale, faisant bande à part. Puis vint 2012 et ses effluves de fin d’un monde. Canadien soulevait quelques passions, mais offrait peu de résultat. On s’est dit qu’il était peut-être temps de prendre le haut du pavé. Nous avions mis tant d’énergie à souhaiter une parade sur la Catherine, on a pris les choses en mains. Depuis, on redessine la Catherine à grands cris, et les Québécois ont leur défilé tous les jours. Nous attendions un meneur, nous attendions la victoire : il suffisait d’aller la chercher, ensemble.
Et la ligue, dans tout ça
La session de Canadien est mise en veilleuse, et en dépit de toutes les contestations, la ligue poursuit ses activités. Shanahan fait pleuvoir les injonctions sur les joueurs, mais la grogne demeure. La ligue a même tenté de refaire ses divisions, mais le mouvement reste uni. Don Cherry et ses sbires Libéraux font encore leur show devant les caméras, mais l’espoir tient bon. La télévision d’état ne présente plus le hockey qu’en anglais depuis des années, mais le combat qui se joue dans le plus grand amphithéâtre jamais financé par l’état, cette lutte faite d’idées et de solidarité, contre la démagogie et l’individualisme, ce printemps érable n’a pas besoin des sondages à la pièce, des mensonges à l’unité et des soldes préélectoraux. Il a besoin de vous. De nous.
Et sur la Stanley de 2012, pour la première fois il y aura notre équipe, et en place des noms des joueurs, il y aura les premières lignes d’un projet, des propositions pour quelque chose de mieux, quelque chose qui nous ressemble enfin et que nous aurons choisi, ensemble, sans l’imposition d’un commissaire qui nous préfère le capital de ses actionnaires. Et à la fin de cette constitution faite de notre labeur et de nos idéaux, nous y inscrirons une grande promesse. Celle de l’emporter, à nouveau, l’an prochain, et à nouveau, et à nouveau. La promesse d’assurer le triomphe pérenne d’une nouvelle dynastie. Celle du peuple.
- Par bonborddelapuck
- 6 mai 2012
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